Vendre à perte sans le savoir

20/07/2026 •
Rodolphe Conor

Ce qu'une reprise change dans le calcul d'un prix

Nous avons accompagné, deux ans après une reprise, une entreprise qui tournait bien avant la cession. Très bien même : une belle rentabilité, un haut niveau d’activité, tous les signaux au vert. Les repreneurs, en arrivant, ont fait ce que font la plupart des dirigeants qui héritent d’une structure qui fonctionne : ils ont gardé ce qui marchait. Y compris les prix de vente, calculés par leur logiciel de gestion, Codial, avec les coefficients laissés par le cédant.

Personne n’a rouvert le capot. Personne ne s’est demandé si ces coefficients, pertinents pour l’entreprise d’avant, l’étaient encore pour l’entreprise d’après — une entreprise qui portait désormais une dette senior à rembourser, un fondamental que le cédant n’avait jamais eu à intégrer dans son calcul.

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Un coefficient hérité, jamais recalculé

C’est la méthode la plus répandue chez les dirigeants, et elle a un mérite : elle va vite. On applique le coefficient qu’on a toujours appliqué, ou celui qu’on a récupéré avec l’entreprise. Ici, c’était 1,34 sur la matière première, les produits finis et semi-finis, et un taux horaire facturé à 50 euros l’heure — un chiffre non coefficienté, jamais retravaillé depuis la reprise.

Le problème, ce n’est pas le chiffre en lui-même. C’est qu’il ne racontait plus rien de la réalité de l’entreprise. En reprenant les coefficients sur les quatre derniers exercices, nous avons établi que le coefficient de frais généraux réel se situait à 1,2305 — sensiblement plus bas que ce qui était appliqué sur la matière. Mais le vrai choc est venu du taux horaire : une heure facturée 50 euros coûtait en réalité 48 euros à produire. Deux euros de marge brute sur une heure de travail, une fois qu’on intègre la vraie structure de coûts et le poids de la dette. Ce n’est pas une marge faible. C’est une entreprise qui vend à perte sans le savoir.

Le coût réel, premier déterminant, celui qu’on ne peut pas contourner

C’est le socle. Avant de parler de marché, de concurrence ou de valeur perçue, il faut savoir ce que coûte réellement une heure de travail — pas ce qu’elle a toujours coûté, ce qu’elle coûte aujourd’hui, avec la structure actuelle de l’entreprise. Une reprise change cette structure en profondeur : une dette senior à honorer, parfois une organisation différente, des charges qui n’existaient pas avant. Ignorer ce changement en gardant les anciens prix, c’est financer la reprise avec la trésorerie de l’exploitation, sans s’en rendre compte.

Une fois le coefficient de frais généraux recalculé à 1,2305 et le coût réel de l’heure établi à 48 euros, le nouveau prix de vente s’est imposé : 59,20 euros l’heure facturable. Pas un chiffre choisi. Un chiffre qui découle du calcul.

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La valeur perçue, le positionnement, la rareté : ce que le prix protège au-delà du plancher

Le coût réel donne le plancher. Il ne donne pas le prix final. Une entreprise qui sort d’une reprise réussie, avec une réputation solide construite par le cédant, a une valeur perçue à faire valoir — encore faut-il ne pas la brader en restant sur des tarifs d’avant, qui envoient au marché le signal d’une entreprise qui n’a pas changé de standing. Le positionnement se joue là aussi : rester sur un tarif hérité, c’est rester sur la clientèle d’hier, alors que la structure de coûts, elle, a changé. Et la rareté — le niveau de charge de l’entreprise — donne la marge de manœuvre réelle pour appliquer ce nouveau prix sans perdre le client : une entreprise qui sort d’une reprise avec un bon niveau d’activité n’a pas à s’excuser d’un prix juste.

La formule qui remet tout à sa place

CA du chantier = (Achats nécessaires + (Coût horaire × nombre d’heures)) × coefficient de frais généraux × coefficient de résultat d’exploitation attendu

Le coefficient de frais généraux traduit le poids réel de la structure dans le chiffre d’affaires — ici recalculé à 1,2305 plutôt que le 1,34 hérité. Le coefficient de résultat d’exploitation, lui, fixe ce que l’entreprise doit dégager pour rester solide : 7 % dans l’idéal, avec un plancher travaillé ensemble à 3 % pour les situations où il faut céder du terrain — soit 4 points de marge de manœuvre sur un chantier, jamais plus, jamais sans le savoir.

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Le dernier réflexe à corriger : ne plus trafiquer les heures

L’habitude la plus ancrée, et la plus dangereuse, ce n’est pas de mal calculer un prix. C’est de baisser artificiellement le nombre d’heures prévu sur un chantier pour faire passer un prix plus bas, sans toucher au reste du calcul. Le geste commercial devient un mensonge sur le volume de travail réel — et ce mensonge se paie plus tard, quand le chantier dépasse largement les heures annoncées.

Nous avons remplacé ce réflexe par un fonctionnement où le geste commercial se joue sur le coefficient de résultat d’exploitation, jamais sur le volume d’heures. L’avantage est double : le dirigeant sait ce qu’il cède et pourquoi il le cède, et le volume d’heures reste sincère, ce qui protège la planification comme la trésorerie du chantier suivant.

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Ce qui reste, une fois le calcul posé

Une entreprise ne vend pas à perte parce que son dirigeant est mauvais gestionnaire. Elle vend à perte parce que personne n’a rouvert le calcul au moment où la réalité de l’entreprise a changé.

Une reprise n’est jamais une continuité. C’est une rupture — une nouvelle dette à honorer, une nouvelle structure de coûts, parfois une nouvelle organisation. Garder les prix de l’ancien monde, c’est faire comme si cette rupture n’avait pas eu lieu. C’est payer la reprise avec la marge de l’exploitation, sans jamais l’avoir décidé.

Le prix n’est jamais acquis avec l’entreprise. Il se recalcule chaque fois que les fondamentaux bougent — et une reprise en fait bouger plus que la plupart des événements dans la vie d’une entreprise. Avant que le marché ne s’en charge à notre place.

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Rodolphe Conor

Rodolphe Conor

Rodolphe Conor accompagne les entreprises dans la création de valeur, l’allocation des ressources et le pilotage de la performance pour une croissance réussie.